La souffrance selon un regard historique du développement humain

La souffrance selon un regard historique du développement humain

 

Il n’est pas facile à notre époque, alors que la pensée intellectuelle a une telle emprise sur l’être, de connaître l’origine et le sens d'une souffrance et de la transcender.

Cela paraît paradoxal …  si la pensée est développée, on aurait la possibilité de pouvoir répondre à toutes les questions.

Alors de quel type de pensée s’agit-il, qu’elle ne puisse répondre aux questions du sens de la souffrance ?

Cette pensée est intellectuelle et rationnelle, c’est la pensée qui se développe par l'intermédiaire des sens, de la mémoire et des souvenirs (ceux-ci sont les informations sensorielles conservées, même si elles ont des répercutions sur le psychisme). Cette pensée-là se fonde sur les perceptions des organes des sens, ne se base que sur des observations physiques, tangibles. C’est la pensée scientifique d’aujourd’hui.

 

Actuellement, on a tendance à interpréter la souffrance avec une pensée fondée sur des raisons extérieures à nous-mêmes : circonstances familiales (orphelin, …), sociales (racisme, …), physiques ("votre mal de dos vient d’un tassement de vertèbres", …)

 

L’humanité n’a pas toujours été dotée d’une telle pensée. Il suffit de lire les écrits d’avant le moyen âge pour s’en persuader. La pensée était imagée ; les écrits ainsi que l'art étaient fréquemment anonymes. Plus anciennement encore, nous trouvons les contes, les légendes recelant de profondes sagesses.

La pensée était imagée et vivante.

A cette époque, l’homme vivait dans une nature vivante au sein de laquelle chaque élément avait un visage : dieu du tonnerre, esprit du vent, mère terre, père soleil, petits esprits de la nature, … La nature n’était pas pour lui cet ensemble de forces physico-chimiques aveugles vouées à mourir. La nature n’était pas cette étrangère incompréhensible et hostile. Elle n’était pas un réservoir d’exploitation et de convoitise. L’homme baignait dans une grande matrice qui le portait. Il observait le travail des gnomes dans le minéral, la vie des ondines dans les ruisseaux, la danse des sylphes dans le vent, et l’apparition des salamandres dans la chaleur de l’été ou les flammes d‘un feu. Les dieux et les humains vivaient ensemble. L’homme avait une vision globale, holistique de sa place dans l’univers. L’usage exclusif de ses sens physiques pour percevoir cet univers semblait moins poussé qu’aujourd’hui et le monde physique ne lui apparaissait pas aussi précisément que maintenant, mais il voyait la vie subtile, il rencontrait une réalité vivante derrière les formes figées. Les outils de guérison fondés sur ces connaissances cherchaient à atteindre l’harmonie de l’homme avec l'univers.

Une foule de ces connaissances pratiques réapparaissent aujourd’hui pour fonder le domaine de la santé alternative (bien qu’elles n'aient  jamais cessé d'exister au sein des peuples aborigènes, et des milieux paysans).

 

Au travers de ce qui précède, nous retrouvons le monde de la petite enfance. L’adulte, coupé de ce monde, affirme que l’enfant vit dans l’imaginaire. Mais l’enfant qui n’est pas encore individualisé se sent appartenir à un monde plus vaste que lui et il ressent plus ce monde que lui-même. De la même manière, l’homme du moyen âge ne signait pas ses œuvres artistiques. Il exprimait la vie qui l’entourait, les visions qu'il en avait.

 

Par la suite, la connaissance instinctive de cette sagesse primordiale devint Foi, puis croyances, pour finir par s’estomper petit à petit.

En contrepartie, l’homme regarde avec des yeux nouveaux le monde qui l’entoure. Devenant conscient de lui-même, comme le jeune adulte de nos jours, il perd la conscience intuitive d'un monde, et se retrouve face aux lois physico-chimiques rationnelles régissant la nature.

 

À partir de la renaissance, cette qualité s’est donc atténuée au profit d’un développement de conscience de soi et d’une pensée rationnelle. L’art est signé. Le développement de l’usage des sens a permis de percevoir et d’investiguer le monde de la matière.

Le fait de penser par soi-même, en se fondant sur ce que l’on voit et sur ses propres hypothèses, a permis de faire naître la pensée scientifique. Le monde peut être compris à travers des concepts mathématiques.

L’âme n’est plus ce lien vivant, entre le monde spirituel et le corps, il devient un concept abstrait, une idée, tant investiguée par les philosophes. Ainsi l’homme a creusé un abîme entre le sujet et l’objet.

 

Cette cassure a ouvert le chemin vers une autonomie, grâce à une pensée individualisée. L'individu était capable de se reconnaître à travers ses actes et ses pensées, ce qui l'amena à se construire une identité.

Pour être conscient de sa propre pensée et percevoir le monde de manière objective (en dehors de soi), il est nécessaire de se couper des autres et du monde extérieur.

Un processus d’individualisation mené trop loin peut déboucher sur l’égocentrisme et développer des comportements antisociaux, antifraternels, ou produire une science sans conscience des autres et de la vie.

 

Cette "coupure" peut créer un sentiment très particulier de solitude. Le fait de ne plus percevoir ce lien, ni dans le monde, ni en soi-même, peut nous plonger dans la nuit, et nous rendre orphelin.

C'est à mon avis une des causes d'une souffrance intérieure très profonde, présente chez l'homme moderne. Elle peut s'exprimer comme la nostalgie diffuse d'une relation intime ou d'un amour perdu.

On entend régulièrement ce style de réflexion dans la bouche des enfants: "Vous n'êtes pas mes vrais parents!" ou "Je suis différent des autres, du monde qui m'entoure", car ce qu'ils portent au fond d'eux n'est pas en résonance avec ce qu'ils voient.

 

L'homme recherche son âme sœur, ses ancêtres, ses racines culturelles, sa famille, sa patrie, … pour combler ce manque qui l'habite, pour répondre à cette question existentielle à propos de la vie. Malheureusement, il s'essouffle à chercher à l'extérieur alors que la source vient d'une expérience tout intérieure, dormant au fond de lui, dans une atmosphère originelle.

 

Je pense que fondamentalement, la souffrance humaine vient de là, et les situations douloureuses de notre histoire ne font que réveiller cette blessure primitive.

 

La souffrance permet de nous sensibiliser et nous invite à nous ressaisir. Nous pouvons réagir courageusement en développant l'autonomie et la responsabilité de soi, en devenant créateur, ou bien nous pouvons réagir par la révolte, en nourrissant la colère, l'état de victime, la prise en charge, le reniement de soi, …

 



Article ajouté le 2007-02-28 , consulté 135 fois

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