michèle zeidlerLa souffrance selon un regard historique du développement humainLa
souffrance selon un regard historique du développement humain Il n’est pas
facile à notre époque, alors que la pensée intellectuelle a une telle emprise
sur l’être, de connaître l’origine et le sens d'une souffrance et de la
transcender. Cela paraît
paradoxal … si la pensée est
développée, on aurait la possibilité de pouvoir répondre à toutes les
questions. Alors de quel
type de pensée s’agit-il, qu’elle ne puisse répondre aux questions du sens de
la souffrance ? Cette pensée
est intellectuelle et rationnelle, c’est la pensée qui se développe par
l'intermédiaire des sens, de la mémoire et des souvenirs (ceux-ci sont les
informations sensorielles conservées, même si elles ont des répercutions sur le
psychisme). Cette pensée-là
se fonde sur les perceptions des organes des sens, ne se base que sur des
observations physiques, tangibles. C’est la pensée scientifique d’aujourd’hui. Actuellement,
on a tendance à interpréter la souffrance avec une pensée fondée sur des
raisons extérieures à nous-mêmes : circonstances familiales
(orphelin, …), sociales (racisme, …), physiques ("votre mal de
dos vient d’un tassement de vertèbres", …) L’humanité n’a
pas toujours été dotée d’une telle pensée. Il suffit de lire les écrits d’avant
le moyen âge pour s’en persuader. La pensée était imagée ; les écrits
ainsi que l'art étaient fréquemment anonymes. Plus anciennement encore, nous
trouvons les contes, les légendes recelant de profondes sagesses. La pensée était
imagée et vivante. A cette époque,
l’homme vivait dans une nature vivante au sein de laquelle chaque élément avait
un visage : dieu du tonnerre, esprit du vent, mère terre, père soleil,
petits esprits de la nature, … La nature n’était pas pour lui cet ensemble
de forces physico-chimiques aveugles vouées à mourir. La nature n’était pas
cette étrangère incompréhensible et hostile. Elle n’était pas un réservoir
d’exploitation et de convoitise. L’homme baignait dans une grande matrice qui
le portait. Il observait le travail des gnomes dans le minéral, la vie des ondines dans les ruisseaux, la danse des sylphes
dans le vent, et
l’apparition des salamandres dans la chaleur de l’été ou les flammes d‘un feu. Les dieux et les
humains vivaient ensemble. L’homme avait une vision globale, holistique de sa
place dans l’univers. L’usage exclusif de ses sens physiques pour percevoir cet
univers semblait moins poussé qu’aujourd’hui et le monde physique ne lui
apparaissait pas aussi précisément que maintenant, mais il voyait la vie subtile,
il rencontrait une réalité vivante derrière les formes figées. Les outils de
guérison fondés sur ces connaissances cherchaient à atteindre l’harmonie de
l’homme avec l'univers. Une foule de
ces connaissances pratiques réapparaissent aujourd’hui pour fonder le domaine
de la santé alternative (bien qu’elles n'aient jamais cessé d'exister au sein des peuples aborigènes, et des
milieux paysans). Au travers de
ce qui précède, nous retrouvons le monde de la petite enfance. L’adulte, coupé
de ce monde, affirme que l’enfant vit dans l’imaginaire. Mais l’enfant qui
n’est pas encore individualisé se sent appartenir à un monde plus vaste que lui
et il ressent plus ce monde que lui-même. De la même manière, l’homme du moyen
âge ne signait pas ses œuvres artistiques. Il exprimait la vie qui l’entourait,
les visions qu'il en avait. Par la suite,
la connaissance instinctive de cette sagesse primordiale devint Foi, puis
croyances, pour finir par s’estomper petit à petit. En
contrepartie, l’homme regarde avec des yeux nouveaux le monde qui l’entoure.
Devenant conscient de lui-même, comme le jeune adulte de nos jours, il perd la
conscience intuitive d'un monde, et se retrouve face aux lois physico-chimiques
rationnelles régissant la nature. À partir de la
renaissance, cette qualité s’est donc atténuée au profit d’un développement de
conscience de soi et d’une pensée rationnelle. L’art est signé. Le
développement de l’usage des sens a permis de percevoir et d’investiguer le
monde de la matière. Le fait de
penser par soi-même, en se fondant sur ce que l’on voit et sur ses propres
hypothèses, a permis de faire naître la pensée scientifique. Le monde peut être
compris à travers des concepts mathématiques. L’âme n’est
plus ce lien vivant, entre le monde spirituel et le corps, il devient un
concept abstrait, une idée, tant investiguée par les philosophes. Ainsi l’homme
a creusé un abîme entre le sujet et l’objet. Cette cassure a
ouvert le chemin vers une autonomie, grâce à une pensée individualisée.
L'individu était capable de se reconnaître à travers ses actes et ses pensées,
ce qui l'amena à se construire une identité. Pour être
conscient de sa propre pensée et percevoir le monde de manière objective (en
dehors de soi), il est nécessaire de se couper des autres et du monde
extérieur. Un processus
d’individualisation mené trop loin peut déboucher sur l’égocentrisme et
développer des comportements antisociaux, antifraternels, ou produire une
science sans conscience des autres et de la vie. Cette
"coupure" peut créer un sentiment très particulier de solitude. Le
fait de ne plus percevoir ce lien, ni dans le monde, ni en soi-même, peut nous plonger
dans la nuit, et nous rendre orphelin. C'est à mon
avis une des causes d'une souffrance intérieure très profonde, présente chez l'homme
moderne. Elle peut s'exprimer comme la nostalgie diffuse d'une relation intime
ou d'un amour perdu. On entend
régulièrement ce style de réflexion dans la bouche des enfants: "Vous
n'êtes pas mes vrais parents!" ou "Je suis différent des autres, du
monde qui m'entoure", car ce qu'ils portent au fond d'eux n'est pas en
résonance avec ce qu'ils voient. L'homme
recherche son âme sœur, ses ancêtres, ses racines culturelles, sa famille, sa
patrie, … pour combler ce manque qui l'habite, pour répondre à cette question
existentielle à propos de la vie. Malheureusement, il s'essouffle à chercher à
l'extérieur alors que la source vient d'une expérience tout intérieure, dormant
au fond de lui, dans une atmosphère originelle. Je pense que
fondamentalement, la souffrance humaine vient de là, et les situations
douloureuses de notre histoire ne font que réveiller cette blessure primitive. La souffrance
permet de nous sensibiliser et nous invite à nous ressaisir. Nous pouvons
réagir courageusement en développant l'autonomie et la responsabilité de soi,
en devenant créateur, ou bien nous pouvons réagir par la révolte, en
nourrissant la colère, l'état de victime, la prise en charge, le reniement de
soi, … Article ajouté le 2007-02-28 , consulté 135 fois LiensVoir les articles de la catégorie " A propos de la souffrance "Retour aux articles |